Animaux. Une colonie de vacances pour chiens et chats (Le Télégramme, Vannes, 23.07.10)

25 07 2010

La pension pour chiens et chats Fox Trotte, située à Elven, héberge toute l’année nos animaux de compagnie. À les voir, ils ont l’air plutôt heureux.

Chers Maîtres,

Je suis à la pension pour chiens et chats où vous m’avez laissé depuis une semaine, et je voulais vous donner de mes nouvelles. Nous sommes vingt chiens et il y a aussi dix chats mais on ne les voit pas souvent. Tous les autres animaux sont vaccinés et tatoués. Je me plais bien. Vous avez bien fait de réserver parce que les propriétaires, Sylvie et Yves Rusquet, m’ont dit que pour l’été, il faut réserver près de six mois à l’avance. En ce moment, des gens réservent pour Noël.

Philosophie de vie
J’ai mon box à moi tout seul. Tous les jours, mes monos Yves et Sylvie me sortent, et je me balade librement dans le parc. Le parc est très grand mais les monos ne veulent pas avoir plus de chiens parce qu’ils ont trois filles, et que leur métier leur prend déjà beaucoup de temps. Ils veulent que cela reste « une pension, pas un chenil ». C’est leur « philosophie de vie ».
Il y a tous types de chiens avec moi. Une dame est venue avec un berger aujourd’hui. Elle disait qu’elle aime bien amener ses animaux ici, parce que « l’ambiance est familiale et que les animaux sont sortis et ont des câlins ».

Nourris, choyés, sortis, la vie est belle
Yves et Sylvie travaillent toute l’année ici. Des animaux viennent un jour, d’autres restent plusieurs semaines, mais Yves m’a dit que c’était presque tout le temps complet.
Yves n’est pas seulement un mono, il est aussi comportementaliste canin. Quand les rapports entre un chien et son maître sont mauvais, on peut faire appel à lui et il cherche une solution. Il dit que « certains humains oublient que les chiens ont une vie à eux, les chiens sont perturbés et la relation entre le chien et son maître est difficile ». Mais ici, ce n’est pas le cas. Le matin, on s’occupe de nous, on nous nourrit, puis on fait une sieste l’après-midi. Un journaliste est venu aujourd’hui à l’heure de la sieste. J’en suis tout retourné mais ça va mieux. L’après-midi, on sort dans le grand parc.
J’ai demandé le prix de mon séjour mais ils m’ont dit qu’ils ne voulaient pas le dire, et que les gens intéressés appelleraient le numéro de téléphone. La pension s’appelle Fox Trotte, elle est située au Peh, à Elven, mais Sylvie préfère « Le Parc de la Lande ». Elle dit que c’est plus joli.
Je me plais ici mais j’ai quand même envie de vous revoir. Vous pouvez venir aux heures d’ouverture, de 10 h à 12 h le matin, de 16 h à 18 h 30 l’après-midi. Mais c’est fermé le mercredi après-midi et le dimanche.

Caninement votre,

Gag

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Us et costumes de la confection (Le Télégramme, Vannes, 12.07.10)

14 07 2010

Il naît de l’esprit de celui qui le pense, se forme dans les mains de celles qui le fabriquent et prend vie le jour du défilé. Le costume des Fêtes historiques, de fil en aiguille.

Il n’existe pas encore. Il devra habiller un bourgeois, un passant un membre de la garde de François Ier. Rendre hommage au roi de France à titre costume. Il est pensé, cherché, enfin trouvé. Ce sera un chapeau de notable. Vite, mettre les idées en place. Choisir les bons tissus, matière, couleur, faire authentique. Prendre un crayon. Dessiner le patron du couvre-chef. Placer le tissu, faire la coupe. Coupe François 1er, pas Louis XVI. Éviter l’anachronisme et la guillotine. Montage puis essayage. Le premier essayage. Le patron observe, pense les ajouts, perles, boutons, les ordonne. Retour au montage. Le chapeau est prêt. Un jeune homme veut défiler, le chapeau est enfilé. Le chapeau est unique, l’homme aussi, quelques retouches s’imposent. Labeur, bonne humeur, le chapeau est prêt, Monsieur peut parader. Penser, chercher, trouver. Leitmotiv des sept bénévoles qui créent et habillent les costumes des Fêtes historiques. Une équipe de femmes, dirigée par un homme, Louis Guillerme, le «roi Louis XXI». 450 costumes, une centaine de créés, les autres empruntés. Plusieurs années d’expérience, confection, entretien, chaque lundi, chaque vendredi. Fidèles, les costumiers des fêtes sont coutumiers du fait.

Fidèle au défilé

Fidèle. Un souffle sur ce mot, les lettres se dispersent, se rangent en défilé. Défilé, moment où la fidélité des costumières se sublime en plaisir, en fierté. Moment où l’objet devient sujet, moment où le corps habillé réveille l’âme du costume habité. Le défilé défile, il a déjà filé. Filé, le costume ne l’est pas. Soigneusement rangé, il n’est pas oublié, et espère habiller. Servir une seconde fois. Il sera exaucé. Une fois n’est pas costume.





La tapette à mouches, objet sportif de l’été

10 07 2010

 

Posons le décor. Juillet, petite maison de campagne, volets fermés. Télé allumée, éternel spectacle ô combien enrichissant de bicyclettes bigarrées conduites par des sportifs sous ordonnance qui montent les cols alpins à 35 km/h. Un fauteuil qui craquèle sous le quintal ruisselant d’une spectatrice assidue. Main gauche, une télécommande, main droite, une tapette à mouches. Une charmante drosophile, inconsciemment attirée par les remugles de houblon qui s’échappent des cadavres de bières consommées depuis le départ de l’étape, ose s’aventurer sur l’écran pixellisé du 107 cm acheté un jour de grande folie, lorsque son mari s’était laissé tenté par le remboursement de la boîte à images en cas de victoire de caïds impolis au mondial du ballon rond. Un sourire hypnotique s’empare alors de cette bonne femme qui, unique moment sportif de l’année, se lève, tapette en main, le corps gélatineux heureusement couvert d’une délicieuse robe à fleurs bleu marine. Lorsque la mouche n’a pas d’elle-même piqué du nez avant tout contact avec la tapette, crise-cardiaqué par la vision apocalyptique et les effluves acides du gracieux saindoux sur pattes, la supportrice des coureurs français, l’oeil acéré, le front luisant et la main guerrière, smashe l’imprudent insecte au sol. Et dire qu’il est des gens qui se privent de leurs phéromones pour acheter des rubans anti-mouches…

Malgré tout, il arrive que la mouche survive à telle mésaventure, et la chasseresse, bredouille, décide de prendre la mouche qu’elle n’a pas attrapée. D’un geste flasque, elle lance alors, rageuse, la tapette qui atterrit sur un petit garçon qui la convoitait depuis le début de la journée pour mimer, face au miroir, une partie de air tennis endiablée qu’il lui arrive de remporter. Du smash de la spectatrice – pris en photo mais absent par décence visuelle – au revers lifté du gamin, la tapette à mouche, arme destructrice par excellence, s’est muée en raquette de tennis intergénérationnelle. Comme un hommage à Roland Garros, l’aviateur, dont le vol avait aussi été brisé en temps de guerre.





Mondial : Chez les joueurs, l’espérance de vit diminue

7 06 2010

Pretoria, lundi 7 juin 2010 (AFP -Agence pour un Football Puritain)
Tu viens plus aux soirées foot ?
La Coupe du Monde de football commence dans quatre jours en Afrique du Sud et les entraîneurs des sélections nationales font tout pour tirer le meilleur de leurs joueurs.

Le choix de l’hôtel, des primes de matchs et des activités des joueurs sont, en plus des exercices physiques, des paramètres importants pour optimiser les conditions de préparation et créer une dynamique de groupe.

En 2006, les vainqueurs italiens se réunissaient en famille autour d’un barbecue après chaque match, tandis que les joueurs d’autres nations étaient séparés de leur famille. Quatre ans plus tard, la concentration des joueurs est menacée par l’utilisation des gadgets électroniques et surtout par les relations sexuelles. Les entraîneurs auront fort à faire pour leur rappeler que ce qu’ils auront entre les jambes pendant un mois, c’est avant tout un ballon.

Côté technologies, la question réside dans la gestion des téléphones portables, et des messageries instantanées (Facebook, Twitter). Côté plaisirs, les solutions divergent, balancent entre décadence et abstinence. Les Argentins auront à leur disposition une machine à glace et des caisses de vin, cadeau d’un entraîneur habitué aux excès, Diego Maradona. Les Mexicains auront le droit de faire l’amour avant la compétition, puis seulement en cas de qualification pour les huitièmes de finale. L’entraîneur italien de l’équipe d’Angleterre, Fabio Capello, s’est ravisé après avoir imposé la mise en quarantaine des femmes de joueurs.

Cette dernière décision choque moins que les scandales sexuels récents qui éclaboussent le monde du football.

John Terry, capitaine de l’équipe d’Angleterre, a reconnu une liaison avec la petite amie de son coéquipier Wayne Bridge. Ce dernier a renoncé à disputer la Coupe du monde pour le bien de l’équipe. En France, des internationaux dont Franck Ribéry ont récemment été impliqués dans une affaire de proxénétisme, après la révélation de relations sexuelles extraconjugales avec une jeune prostituée, Zahia, mineure au moment des faits.

Si cela n’a pas empêché l’érection d’un portrait géant de Ribéry à Boulogne-sur-Mer, l’histoire semble – au vu des récents résultats – avoir affecté l’équipe de France d’une maladie sportivement transmissible. Si bien que 12 ans après l’avoir quittée, il semble peu probable que la Coupe du Monde ne revienne à la Gaule.





Around the word : sexe

11 03 2010

Sexe. 4 lettres et une actu : Chatroulette. Un site simple, qui met les internautes en contact visuel, aléatoirement. Le sexe y est omniprésent, malsain, entre pornographie et exhibitionnisme. Alors vite, je change de partenaire, prends ma souris, clique sur le mot « next ». Nouvelle image, nouveau pénis, et un triste message : « matez ma trique ».

Mais à bien y regarder, ce n’est pas très étonnant. « Next », en français, veut dire suivant. Suivant, ou le mélange des lettres a n u s d’un côté, v i t de l’autre.

Ah, ce sexe et ses excès ! Le sexe attire, le sexe choque, le sexe fait réagir. Un sexe polysémique, à la fois appareil reproducteur, acte sexuel ou sexualité dans un sens plus global.

Une différence physique, aussi, distinguant les hommes des femmes.

Dans ce cas, on ne parle plus d’un sexe mais de deux, et le mot se décline au pluriel. S e x e s. On peut le lire de la tête à la queue, et inversement, charmant palindrome. Le sexe est ainsi une histoire de symétrie. Axiale pour le palindrome, la symétrie devient centrale dès qu’on écrit, en chiffres, le nombre 69. Les mathématiques et le sexe font tellement bon ménage que le signe « multiplié » symbolise à lui seul la filmographie autour du sexe.

Mais, chose étrange, le sexe ne tourne pas seulement autour des maths. D’amour ou de jeu, il est également un acte sexuel, et souvent, il doit être protégé pour être partagé. Autour du sexe se déroule alors un préservatif qui empêche toute reproduction et qui évite, surtout, de faire capoter une histoire sans lendemain.

A travers le sexe, il faut aussi voir un exercice physique, un sport. Le fait que lutteur et turlute soient anagrammes n’étonnera ainsi personne.

« L’amour,  il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. A partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire », disait Desproges. Pour le sexe, c’est un peu la même chose. J’en ai déjà trop parlé.





Comment la SNCF fait de l’argent sur le dos des voyageurs

1 03 2010

Modèle économique secret, opacité des tarifs, communication minimale,… Tous les moyens sont bons pour rentabiliser les lignes TGV, au détriment des usagers.


« Les tarifs SNCF, c’est un peu comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. » Dans le TGV Paris-Lille, Pierre, jeune actif, préfère en sourire. Il prend régulièrement le train du dimanche soir, à 18 h 58, mais ne paye jamais le même prix. « Je réserve mon billet sur Internet entre une et deux semaines à l’avance, avec ma carte 12/25. Aujourd’hui, j’ai eu un billet à 25,50 euros. Parfois c’est plus, parfois moins ».
Dans la voiture, on compte huit tarifs différents pour dix usagers. Julien, étudiant, a payé 19 euros grâce à sa carte 12/25. Contrairement à Pierre, il a acheté son billet au guichet et à la dernière minute. L’argument de la SNCF, « Plus vous réservez tôt, moins cher vous payez », en prend un coup. Les lignes à grande vitesse en France, c’est d’un côté, des millions d’usagers perdus – et perdants – dans le labyrinthe des tarifs. De l’autre, 900 millions d’euros de bénéfices pour le TGV en 2008. Le fruit de wagons d’astuces, tirés par la locomotive du rendement, qui laissent les voyageurs à quai.

Le yield management, locomotive d’une machine rentable

La France est le pays avec le meilleur taux de remplissage en Europe au niveau des grandes lignes (77 % en 2007). Le succès économique du TGV repose sur le yield management (management du rendement). Né dans la sphère de l’aviation, « le yield management permet de moduler le prix du siège suivant la période et l’horaire du voyage et le fait varier en temps réel en fonction de la demande », détaille la SNCF.
Mis en place depuis 1993, il succède au tarif kilométrique et optimise le taux de remplissage. En 2007, la SNCF passe à la vitesse supérieure : il faut maximiser le prix payé par chaque passager. Nouvelle politique et nouveau découpage. La SNCF crée trois catégories de prix : Prem’s, Loisir et Pro.
Les tarifs Prem’s, les moins onéreux, sont ni échangeables ni remboursables. La gamme Loisir s’adresse à des voyageurs occasionnels. Les billets de la gamme Pro, les plus chers, permettent de bénéficier de services en gare et à bord du train (échange, remboursement). Cette segmentation dessert l’usager : en 2008, « le prix moyen d’un billet de TGV est de 42 euros, soit 2 % de plus qu’en 2007 ».
Les tarifs sociaux et les cartes de réduction demeurent et l’usager ne s’y retrouve plus. Et pour cause, la SNCF cherche à brouiller les pistes.

Des wagons d’astuces

Premier wagon : on rend le système opaque. La SNCF a créé un service spécifique – et très discret – le Centre d’optimisation commerciale (COC). Cinquante ingénieurs statisticiens définissent à l’avance la répartition des places selon les trois catégories de prix. Une fois les billets mis en vente, ils suivent en temps réel l’évolution des réservations. Forte demande ? Le statisticien réduit le contingent de places Prem’s. Faible demande ? Il augmente le nombre de places à petits prix. Le but est assumé : « faire de la SNCF une entreprise rentable en jouant sur les prix pour stimuler les ventes ».

Le Conseil d’Etat a été saisi en 1993 sur la compatibilité entre service public et yield management. Il a donné raison à la SNCF mais lui a demandé « de respecter l’obligation d’information du public, imposée par son cahier des charges ». Un rapport du député UMP Hervé Mariton (2008) rappelle la SNCF à son devoir de service public financé par les contribuables et souligne que « le consommateur a le droit de comprendre. » Le service communication de la SNCF rétorque : « ce qui intéresse les usagers, c’est de connaître approximativement le prix de leur billet, pas le fonctionnement complexe du COC ».

Hervé Mariton avance sept propositions, dont la mise en place d’un prix médian affiché au moment de l’achat, « impossible à mettre en place », selon la SNCF. « Au vu de la façon dont la SNCF présente ses tarifs, on ne sait jamais si on a obtenu le meilleur prix », regrette Jean Lenoir, de la Fédération nationale des usagers des transports (FNAUT).
Depuis, la SNCF a réagi. Elle a publié fin 2008 des guides voyageurs avec des fourchettes de tarifs. Mais elles sont larges : pour un Paris-Lille en seconde classe, le tarif loisir oscille entre 25 et 55 euros.

Deuxième wagon : on supprime des lignes. En 1993, une ligne TGV s’ajoute aux dessertes quotidiennes en train Corail entre Paris et Lille. Les usagers gagnent une heure mais paient plus cher (164 francs pour un Corail contre de 207 à 301 francs pour un TGV, soit une hausse de 26 à 80% – tarif niveau 1). En 2000, la ligne Corail disparaît. « Le maintien de deux offres en parallèle imposait de débloquer des fonds pour renouveler le matériel Corail », justifie la SNCF. Depuis 2007, les nouveaux tarifs SNCF tiennent compte de la concurrence des vols low-cost. L’entreprise a donc baissé ses prix sur les longs trajets, mais pas sur le Paris-Lille.

Troisième wagon : on retire des rames. Pour optimiser le taux de remplissage, la SNCF réduit le nombre de rames. Serge Poiraud, responsable CGT du Collectif technique exploitation, constate que « la SNCF est en sous capacité totale. Pire, le manque de rames en période de vacances oblige le voyageur à différer son départ ou à payer les plus hauts prix. »

Quatrième wagon : on étend les périodes de pointe. Pour Arnaud de Blauwe, rédacteur en chef adjoint de l’UFC Que Choisir, « les périodes de pointe grignotent peu à peu du terrain. Il s’agit d’une véritable hausse déguisée ». Jean Lenoir, de la FNAUT, va plus loin : « Entre 2007 et 2009, le nombre de TGV qui circulent en période de pointe a augmenté de 8 %. »

Cinquième wagon : on discrimine les usagers. Si Internet permet de constater en temps réel l’évolution des tarifs, son accès n’est pas universel. Il n’est pas possible pour tous de différer son départ pour des tarifs plus avantageux. Deux points qui amènent Hervé Mariton à évoquer une « prime à la débrouillardise ».

Sixième wagon : le surbooking. On vend une place « selon disponibilité » au prix de la place souhaitée. La SNCF mise sur l’absence de certains voyageurs au départ du train et vend plus de places que n’en contient une rame. Stéphane passe tout le trajet Paris-Lille debout, dans la voiture bar. Il a pourtant payé 33 euros avec sa carte 12-25. Et il s’emporte : « Il faut arrêter de prendre les gens pour des jambons ».

Il est un secteur où les prix sont fixes : les amendes. Dans le Paris-Lille de Pierre, Julien et Stéphane, le tarif de base est fixé à 55 euros, majoré de 10 euros (25 euros si le fraudeur ne vient pas à la rencontre du contrôleur). De quoi nous « faire préférer le train ».





Chatroulette, (psych)analyse d’un je(u)

23 02 2010

Février 2010. Vingt-trois heures, un trois pièces, un canapé, un verre de rouge, deux guitares. Nirvana, Pink Floyd, Damien Rice. Deux cigarettes, un cylindre, un cône. Une soirée comme une autre, entre potes, à Lille.

Presque.

A deux cents kilomètres, Rouen. Deux copines, deux vodka orange, mais une même soirée. Avec Nirvana, Pink Floyd et Damien Rice. En live.

Le fruit du hasard. Chatroulette russe.

Novembre 2009. Andrey s’ennuie à Moscou. Il lance un site, simple. Il met les internautes en relation. Aléatoirement. Alea jacta est, les dés sont jetés. La bille est lancée. Chatroulette est né. Faites vos jeux.

La bille tourne, son plateau de jeu s’élargit. Elle tourne autour du monde, elle est relayée par les médias, elle fait le buzz. En trois mois, Chatroulette s’impose, la communauté grandit. Mais la Terre est finie. « Ni chemin de fer, ni longue cheminée à vapeur, ni aucune autre invention n’agrandiront la terre d’un pouce », rappelait le Père Henri-Dominique Lacordaire, précurseur du catholicisme moderne. Chatroulette non plus. Alors la bille freine, s’arrête. Rien ne va plus.

Andrey Ternovskiy a 17 ans, il est mineur, comme certains habitués du site. L’accès à Chatroulette est autorisé à tous, et il n’est pas rare d’être mis en contact avec une personne nue, se marturbant. Les images affichées ne conviennent donc pas à tous les publics. Chatroulette, c’est aussi une question juridique, entre droit à l’image et pornographie.

Simple, double, banco

Chatroulette, est en anglais, l’interface est simple. « You » pour soi, « Stranger » pour l’autre, ce coup du sort. Le chatteur est anonyme. Un anonyme libre, puissant, qui peut immédiatement, s’il le souhaite, changer d’interlocuteur, en appuyant sur la touche « next » (en français, « suivant »). Un anonyme double, chatteur et voyageur,  chasseur et voyeur.

Un quart d’heure, une cinquantaine de mecs, de décors, cuisine américaine, piscine, bureau, cybercafé, Etats-Unis, Tunisie, Autriche. Trois conversations brèves. Une fille, de temps en temps. Un pénis, plus souvent. Le coût du sort.

Mais, parfois, le sort vaut le coup. Banco.

(…)

You: Chatroulette, ça fait longtemps, les filles ?

Stranger: Seulement depuis aujourd’hui.

You: Nous aussi. Et alors, vous avez vu des trucs chelous ?

Stranger: Un plan à quatre.

You: Et alors ?

Stranger: C’était gore.

You: On a 22 et 26 ans, et vous ?

Stranger: 20 et 21.

You: On est de Lille, en coloc, vous êtes d’où les filles ?

Stranger: Rouen, dans le 76.

You: On vous joue un truc à la guitare ?

(…)

Mathieu et William grattent, la caisse fait le reste, résonne, les oreilles déraisonnent, se passionnent, sont au Nirvana. About a girl, All apologies. Lisa et Lou apprécient les accords, le hasard. Et la vodka. Russe.

Psychanalyse d’un buzz

Le succès de Chatroulette, c’est celui de la simplicité, et de l’absence d’interdit. Celui du sentiment de liberté, de partage, de la reconnaissance de l’autre, de sa propre reconnaissance. Lorsque je vois l’autre, je vois quelqu’un de l’autre bout du monde, chez moi, qui existe. Mais je me vois moi, exister à l’autre bout du monde, chez l’autre. L’autre c’est moi, pour Gad Elmaleh. Elmaleh comme un grand, disciple involontaire d’un Lacan qui voyait l’individu se définir lors du « stade du miroir », à travers la réflexion de l’objet de verre. Un miroir où l’individu, âgé de trois ans, voit en l’autre sa propre existence.

La société moderne est celle de l’explosion médiatique, entre son, image et instantané. Internet en est le paroxysme. La société moderne est également celle de la perte d’identité de l’individu, lobotomisé en consommateur, d’autant plus malléable qu’il est insipide et uniforme. Toute forme de liberté rousseauiste est sacrifiée au profit de la sécurité hobbesienne, cette sécurité des radars automatiques, de l’alcool au volant, de la cigarette dans les bars. Mais ce besoin du risque, de passion, cette « passion du risque », cette « soumission à l’ordalie » pour le sociologue David Le Breton, demeurent. Et toucher à l’interdit permet de s’extirper de cette uniformité, de vivre et d’exister.

Chatroulette, c’est à la fois un produit de l’explosion médiatique, et un contenu dont la nouveauté assure une liberté éphémère, dont jouit l’individu. Une liberté qui lui permet de braver l’interdit, le tabou, l’obscène.

Chatroulette, c’est un code de la déroute, au carrefour de l’autoroute de l’information et du sans interdit.